Trois clics sur une plateforme de streaming, un abonnement renouvelé, et la promesse de retrouver Sunnydale dans une image nette et repolie. Mais dès les premières minutes du pilote, quelque chose cloche : les visages sont trop rapprochés, un personnage sort du cadre, une scène nocturne baigne dans une lumière presque estivale. La raison ? Les premiers épisodes de la série ont été tournés dès 1997 en format 4:3, avant de basculer en 16:9 de la 4e à la 7e et ultime saison. Et cette version HD tant attendue n’a jamais respecté ce format d’origine.
À retenir
- La Fox a recadré Buffy du 4:3 au 16:9 en 2014, en supprimant 25% de l’image plutôt que d’ajouter des bandes noires
- Des créatures nocturnes se retrouvent baignées de lumière diurne : l’ironie absurde d’une série bâtie sur des vampires qui fuient le jour
- Seules les éditions DVD originales des années 2000 préservent le vrai cadrage pensé par l’équipe de tournage
Un recadrage qui ampute l’image
Le problème remonte à 2014, quand la Fox décide de remasteriser l’intégrale pour l’adapter aux écrans modernes. Tournée en 4:3, format de l’époque, la version remasterisée passe en 16:9, un recadrage effectué à la truelle, rognant pas moins de 25 % de l’image originale. Concrètement, ce ne sont pas des bandes noires ajoutées sur les côtés comme pour d’autres vieilles séries. C’est l’inverse : on coupe le haut et le bas du plan pour forcer un format qui n’a jamais existé au tournage.
La comparaison avec d’autres séries de la même époque éclaire le problème. Dans le cas de Blu-ray tels que ceux de Friends ou de X-Files, la série était initialement tournée en 16/9, puis découpée pour s’adapter aux écrans de télévisions de l’époque, c’est-à-dire des écrans 4/3. Restaurer ces séries en grand format, c’est donc simplement révéler ce qui existait déjà sur la pellicule. Pour Buffy, c’est l’inverse total : la série a été tournée en 16/9 ou un format similaire plus large que le 4/3, mais elle a été voulue et pensée en 4/3, ce qui explique le vide sur les côtés. il n’y avait rien à révéler. Il fallait inventer un cadrage qui n’a jamais été composé par les équipes de tournage.
Joss Whedon, le créateur de la série, l’a très mal pris. Sur Twitter, il a résumé la situation en une formule cinglante : Buffy was shot 4×3 cuz TVs were shaped that way, avant d’ajouter que le format large n’avait aucun sens pour son œuvre. Il est même allé plus loin dans une note destinée aux éditions DVD américaines, où il expliquait sans détour : ajouter de l’espace sur les côtés dans le seul but de paraître plus cinématographique trahirait la mise en scène qu’il cherchait à créer, se disant puriste et considérant le format original comme la manière la plus pure de regarder la série.
Quand les vampires prennent un bain de soleil
Le recadrage n’est que la partie visible du problème. En reformatant l’image, les équipes techniques ont aussi dû retravailler l’étalonnage, et c’est là que ça devient presque comique. Les scènes sombres se déroulent de nuit, mais une fois l’image éclaircie, on voit des vampires dans des endroits bien illuminés par le soleil, car un filtre utilisé à l’époque pour simuler la nuit a tout simplement disparu. Pour une série entièrement construite autour de créatures qui ne supportent pas la lumière du jour, l’ironie est difficile à digérer.
Un fan-site dédié à ces problèmes techniques a documenté la situation épisode par épisode. Le constat est sans appel : le studio a utilisé les rushs bruts sans les corriger, sans retoucher les couleurs et la lumière de chaque scène, laissant un ordinateur prendre toutes les décisions de colorimétrie et de cadrage, avec en prime un usage excessif de la réduction de bruit numérique qui lisse tout à l’extrême. Ce fameux DNR (Digital Noise Reduction) explique cette sensation étrange de « trop propre », de peau lissée façon filtre Instagram, qui a fait grincer des dents une bonne partie des fans au moment de la diffusion sur la chaîne américaine Pivot.
Pour les saisons plus tardives, tournées dans un format plus proche du large, le problème persiste sous une autre forme. La plupart des bourdes visibles à l’écran en format large ont certes disparu, mais cela signifie souvent perdre une bonne partie de l’image originale, car l’équipe de remasterisation a choisi de zoomer sur les plans plutôt que d’effacer numériquement ces erreurs, comme d’autres productions avaient su le faire pour éviter justement ce genre de perte.
Retrouver la vraie image de Sunnydale
Voilà le paradoxe absurde de la situation actuelle : cette version HD abîmée est devenue la norme sur la quasi-totalité des plateformes. La version HD remplace désormais l’originale et diffuse sur presque tous les pays où Amazon Prime est disponible, ainsi que sur Disney+ hors des États-Unis, et sur de nombreuses chaînes télévisées. quiconque lance aujourd’hui un épisode en streaming voit très probablement cette version recadrée, sans le savoir.
Alors comment retrouver l’image originale, celle que les adolescents des années 2000 regardaient penchés devant leur poste cathodique ? Si on ne possède pas les DVD, il est aujourd’hui très difficile de regarder Buffy dans sa version originale. Les éditions DVD classiques, sorties saison par saison au début des années 2000, restent le seul refuge fiable pour retrouver le vrai cadrage 4:3, tel qu’il a été pensé plan par plan par l’équipe de tournage.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est la modestie du geste réclamé par les fans depuis plus de dix ans : ne rien ajouter, ne rien retirer, juste respecter un cadre pensé pour un écran carré à une époque où le 16:9 n’existait pas encore dans les foyers. Un détail technique en apparence, mais qui change littéralement ce que l’œil est censé voir dans chaque plan, seconde après seconde, depuis le tout premier épisode jusqu’au dernier baiser de la saison 7.
Sources : journaldugeek.com | justwatch.com