« Je pensais que c’était juste une pause estivale » : pourquoi Des chiffres et des lettres a disparu de l’antenne après plus de 50 ans

Le clap de fin est tombé un beau matin de mai 2024, glissé dans une interview presque anodine du Journal du Dimanche… pardon, de La Tribune Dimanche. Pas de communiqué solennel, pas de conférence de presse. Juste une phrase, lâchée par le directeur des antennes de France Télévisions, qui a suffi à mettre un terme à cinquante-deux ans d’histoire télévisuelle. Des chiffres et des lettres, le plus vieux jeu télé de France, ne reviendrait pas à la rentrée. Beaucoup de téléspectateurs, persuadés d’assister à une simple pause estivale après le passage au format hebdomadaire, ont découvert avec stupeur qu’il s’agissait en réalité d’un point final.

À retenir

  • Une annonce surprise dissimulée dans une interview anodine a mis fin à plus de cinquante ans d’histoire télévisuelle
  • Les anciens animateurs ont dû se battre devant les prud’hommes pour obtenir réparation de leur départ forcé
  • Le passage au format hebdomadaire en 2022 ressemblait déjà à une « mise à mort en douceur »

Un déclassement qui sentait déjà le sapin

Tout n’est pas arrivé d’un coup. Ce rendez-vous quotidien des Français, réunissant des générations de téléspectateurs à l’heure du goûter depuis 1972, n’était déjà plus diffusé que le week-end depuis la rentrée 2022. Un changement de rythme qui, avec le recul, ressemblait fort à une mise à mort en douceur. Le président du club de Mamers, lui, ne s’y était pas trompé : En supprimant la quotidienne et en reprogrammant l’émission uniquement le week-end, on sentait bien que ça allait vers la fin.

Le verdict officiel est tombé de la bouche de Stéphane Sitbon-Gomez, directeur des antennes et des programmes du groupe public. Il a acté que cette programmation le samedi et le dimanche « n’a pas été couronnée de succès ». Une décision qu’il a lui-même qualifiée de difficile : C’est une décision difficile mais nous avons fait le choix d’arrêter ce programme. Il a tenu à relativiser, en rappelant que si arrêter des émissions fait « partie de la vie normale de toutes les chaînes », cette déprogrammation marque la fin d’une ère. Une manière élégante de dire au revoir à un monument.

Patrice Laffont, le tout premier animateur du jeu et coproducteur historique, n’a pas mâché ses mots à l’annonce de la nouvelle. Ému, il a confié à l’AFP : Il aurait fallu arrêter il y a deux ans. La programmation le week-end, c’était la chronique d’une mort annoncée […] Cinquante ans d’émission, ça n’existera plus jamais ! Un jugement sans appel, venant de l’homme qui avait porté le programme sur ses épaules pendant près de deux décennies, de 1972 à 1989.

Le remplaçant était déjà prêt

France Télévisions n’a pas laissé le créneau vacant bien longtemps. Le Jeu des 1000 euros, programme de France Inter qui a depuis cette année une version télévisée, a pris la place laissée par Des chiffres et des lettres sur France 3, présenté par Nicolas Stoufflet, désormais visible le samedi mais aussi le dimanche. Une bascule qui illustre bien la logique de la chaîne publique : recycler une marque déjà connue des auditeurs de radio plutôt que de miser sur du neuf risqué.

La dernière émission n’a pas été traitée comme un simple épisode banal. Une émission d’au revoir a réuni Patrice Laffont et Laurent Romejko, soit les premier et dernier présentateurs du jeu, pour remercier toutes les équipes. Selon les données officielles de la série, l’émission a compté 52 saisons et plus de 12 000 épisodes, avant de s’arrêter définitivement le 25 août 2024, après avoir été créée par Armand Jammot pour tester les capacités de calcul et de vocabulaire des candidats. Un chiffre qui donne le vertige : plus de 12 000 diffusions, soit largement plus que n’importe quelle série télévisée américaine culte, toutes saisons confondues.

La bataille des animateurs devant les prud’hommes

Derrière l’arrêt de l’émission se cache une autre histoire, moins connue du grand public mais tout aussi révélatrice des tensions internes. Arielle Boulin-Prat et Bertrand Renard, respectivement la « Madame Lettres » et le « Monsieur Chiffres » du jeu, n’avaient pas quitté l’antenne de leur plein gré. Écartés de l’émission en 2022, ils avaient saisi le conseil de prud’hommes en dénonçant un départ « contraint et forcé » après respectivement 47 et 36 ans de présence dans le jeu. Trente-six ans de carrière balayés en quelques semaines, sans réelle explication de la direction.

Le duo a fini par obtenir gain de cause, plus d’un an après l’arrêt définitif du programme. Le conseil de prud’hommes de Paris a décidé, le 27 novembre 2025, que France Télévisions devrait verser en tout près de 450 000 euros aux deux ex-animateurs, soit 230 000 euros pour Bertrand Renard et 220 000 euros pour Arielle Boulin-Prat. Les juges ont été sans détour dans leur motivation, pointant une exécution déloyale du contrat de travail imputable à la société France Télévisions. Autre victoire pour les deux animateurs : leurs contrats à durée déterminée d’usage ont été requalifiés en contrats à durée indéterminée à temps plein.

Le dossier n’est pourtant pas totalement clos. L’avocat de Bertrand Renard et Arielle Boulin-Prat s’est dit « très satisfait » de cette décision mais ne s’interdit pas de faire appel afin que la « nullité et les circonstances de leur licenciement soient mieux indemnisées ». Une manière de rappeler que, même après cinquante ans d’existence, la fin d’un programme culte laisse toujours des dossiers ouverts sur le bureau des avocats.

Ce qui reste, hors des écrans

La disparition de l’émission n’a pas signé la mort du jeu lui-même. Des centaines de clubs continuent de s’entraîner partout en France, loin des caméras. Un doctorant en chimie de 25 ans, membre d’un club sarthois, racontait comment le programme lui avait littéralement appris à compter, des techniques qu’il utilise encore aujourd’hui dans son quotidien. À Fougères comme ailleurs, les tournois interclubs n’ont jamais cessé, preuve qu’un jeu peut survivre à sa propre disparition télévisuelle. Reste une question qui traverse désormais les couloirs de l’Assemblée nationale : une commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public s’est justement penchée, début 2026, sur les critères qui poussent France Télévisions à sacrifier des programmes aux audiences pourtant solides, sans toujours s’appuyer sur des justifications chiffrées transparentes.

Laisser un commentaire