Trois minutes. C’est la durée exacte de la scène qui a fait basculer l’un des plus gros scandales de l’histoire de Netflix. Dans le season finale de la première saison de 13 Reasons Why, l’héroïne Hannah Baker se donnait la mort à l’écran, sans ellipse, sans pudeur. La scène originale, diffusée pour la première fois lors du final de la saison 1 en 2017, montrait l’héroïne Hannah Baker prendre une lame de rasoir sur ses bras dans une baignoire. Deux ans plus tard, jour pour jour presque, Netflix a fini par céder et couper ce passage. Le problème, c’est que les pédopsychiatres n’avaient pas attendu deux ans pour tirer la sonnette d’alarme.
Retour en mars 2017. La série débarque sur la plateforme et cartonne immédiatement auprès des adolescents. Adaptée d’un roman à succès, elle raconte l’histoire d’une lycéenne qui, avant de mourir, laisse treize cassettes audio expliquant les treize raisons de son geste. Le concept est efficace, presque addictif. Mais dès la sortie, des voix s’élèvent. Des experts en santé mentale avaient prévenu dès le lancement de la série que la représentation graphique du suicide pourrait entraîner un phénomène de contagion suicidaire, ou des suicides « imitatifs ». Pas après coup. Pas avec le recul. Dès le premier jour de diffusion.
À retenir
- Des experts tiraient la sonnette d’alarme avant même la diffusion initiale
- Une étude scientifique a établi un lien troublant entre la série et une hausse massive des décès
- Netflix a attendu deux ans et des preuves concrètes avant de retirer la scène controversée
Une étude qui confirme les pires craintes
Le vrai déclic arrive avec la publication d’une étude scientifique, deux ans après la sortie de la série. Selon une étude publiée dans le Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry, les taux de suicide chez les garçons américains de 10 à 17 ans avaient augmenté de 28,9 % au mois d’avril 2017, celui du lancement de la série, même si les chercheurs précisaient qu’il était impossible d’établir un lien de causalité direct et unique avec le programme. Le chiffre est glaçant à lire posé comme ça, mais mis en perspective il l’est encore plus : le nombre de décès par suicide enregistré en avril 2017 dépassait celui observé sur n’importe quel autre mois durant les cinq années précédentes étudiées par les chercheurs. Et la tendance ne s’est pas arrêtée à ce seul mois. Des hausses des taux de suicide chez les jeunes ont également été constatées dans le mois précédant la sortie de la série, et jusqu’en décembre 2017, neuf mois après sa diffusion.
Ces données ont fini par forcer la main de Netflix. La plateforme a alors publié un communiqué expliquant sa décision. « Nous avons entendu beaucoup de jeunes dire que 13 Reasons Why les avait encouragés à parler de sujets difficiles comme la dépression et le suicide, et à chercher de l’aide, souvent pour la première fois », écrivait Netflix, précisant qu’à l’approche du lancement de la saison 3, la plateforme avait été attentive au débat en cours autour de la série, décidant sur les conseils d’experts médicaux, dont la Dre Christine Moutier, médecin en chef de l’American Foundation for Suicide Prevention, de couper la scène. Concrètement, la scène révisée montre désormais Hannah se regardant dans le miroir, avant un basculement direct vers la réaction de ses parents découvrant son corps sans vie.
Des lanceurs d’alerte ignorés pendant deux ans
Le détail qui change tout, celui que beaucoup ont oublié depuis : les experts consultés lors du tournage avaient déjà tiré la sonnette d’alarme, bien avant la diffusion. L’inclusion de cette scène, allant selon plusieurs sources à l’encontre de l’avis professionnel des experts en prévention du suicide qui avaient conseillé la production dès la première saison, avait rendu la série controversée dès le premier jour. Netflix savait. Ou aurait dû savoir. Le showrunner Brian Yorkey a lui-même tenté de justifier ce choix artistique initial. Il expliquait que l’intention créative en dépeignant la réalité laide et douloureuse du suicide dans un tel niveau de détail visait à dire la vérité sur l’horreur d’un tel acte, mais qu’à l’approche de la saison 3, les inquiétudes exprimées par la Dre Moutier et d’autres avaient conduit à un accord avec Netflix pour rééditer la scène.
Sur le terrain, les conséquences concrètes ont dépassé le simple débat de plateaux télé. Certains districts scolaires, comme celui de Montclair dans le New Jersey ou celui du comté de Montgomery dans le Maryland, avaient envoyé des courriers aux parents pour les alerter sur le contenu graphique de la série. Des établissements scolaires entiers ont donc dû gérer, en interne, les retombées d’un programme diffusé sur une plateforme mondiale. C’est révélateur d’un système où les créateurs de contenu et les institutions éducatives se retrouvent à jouer aux pompiers, chacun de son côté, sans coordination réelle en amont.
Éditer une scène ne suffit pas à effacer un message
Le retrait de la séquence a été salué par certaines associations, mais critiqué ailleurs pour son caractère tardif et insuffisant. Une chronique publiée à l’époque résumait bien le malaise ambiant : les heures de la série constituaient un tutoriel prolongé pour les jeunes spectateurs sur la manière dont le suicide pouvait apparaître comme une conséquence prévisible d’événements stressants courants, présentant le suicide comme une forme de vengeance et envoyant le message que demander de l’aide était inutile, un problème que le simple retrait d’une scène choc ne réglait pas. Le texte allait plus loin encore, pointant une absence tout aussi préoccupante : l’idée que le suicide est évitable et découle principalement d’une maladie mentale traitable restait, elle aussi, largement absente du récit.
Sept ans après cette polémique, l’affaire 13 Reasons Why reste citée en exemple dans les formations de professionnels de santé mentale et les études sur la représentation télévisuelle du suicide. Elle a d’ailleurs directement influencé la manière dont les plateformes encadrent aujourd’hui ce type de contenu, avec des avertissements renforcés en amont des épisodes sensibles et des numéros d’aide affichés systématiquement. Reste une question que peu de studios aiment aborder frontalement : combien de scènes, en ce moment même, attendent leur propre étude scientifique avant d’être enfin réévaluées ?
Sources : parismatch.be | lessentiel.lu