Chaque grimace de Cathy, chaque réplique de Johanna, chaque bisou volé entre Nicolas et Hélène était ponctué par la même vague sonore : des rires en cascade, toujours au bon moment, jamais trop longs. Beaucoup de spectateurs ont grandi persuadés qu’un vrai public assistait aux tournages, planqué derrière les caméras du garage ou de la cafète. La réalité est bien plus étonnante : ces rires venaient d’une machine inventée aux États-Unis dans les années 1950, et certains d’entre eux appartiennent à des personnes mortes depuis longtemps.
À retenir
- Une machine à rires révolutionnaire a été créée en 1953 par un ingénieur américain pour résoudre un problème de synchronisation
- Les rires d’Hélène et les Garçons proviennent directement d’une technologie héritée de cette invention quarante ans plus tard
- Cette technique sonore a progressivement disparu des écrans avec l’arrivée de nouveaux formats télévisuels plus modernes
Une boîte à rires née dans les studios américains
Tout commence avec un ingénieur du son nommé Charley Douglass, employé par la radio CBS à Los Angeles. Il remarqua que les rires du public durant les enregistrements d’émissions étaient soit absents sur certaines blagues, soit en retard, soit trop longs. Plutôt que de laisser le hasard gâcher une bonne vanne, il a l’idée d’une solution radicale. En 1953, il a l’idée d’une boîte à rires, entre la machine à écrire et l’orgue d’église, qui devient le meilleur auditoire de la sitcom américaine.
L’objet, baptisé « Laff Box », ressemble à un piano miniature verrouillé par des cadenas. Ce dispositif ressemblant à une machine à écrire permettait de lancer 320 rires différents, tous préalablement enregistrés. Concrètement, l’opérateur appuyait sur des touches pour piocher dans un catalogue de réactions humaines : très exactement 320 rires répartis en 32 cassettes de 10 rires mélangés, du rire de celui qui comprend la blague en retard à celui de la femme au foyer, tous mélangés pour créer un public parfait. Un détail glaçant circule depuis des années sur l’origine de ces sons : on ne sait pas vraiment d’où ils viennent, de précédents tournages peut-être, de la famille de Charley Douglass, sûrement. L’écrivain Chuck Palahniuk s’en est même emparé dans un de ses romans, popularisant l’idée que « les rires à la télé ont été enregistrés dans les années 1950. Aujourd’hui, la plupart des gens que vous entendez rire sont des gens morts. »
Le secret entourant cette invention frôlait l’obsession. Le mécanisme interne du Laff Box était si jalousement gardé que, comme le rappelle une biographie de Douglass, le dispositif était sécurisé par des cadenas, mesurait plus de soixante centimètres de haut et fonctionnait comme un orgue ; seuls les membres de la famille proche connaissaient l’intérieur de la machine. Une poignée de techniciens formés par Douglass, surnommés les « Laff Boys », étaient les seuls habilités à la manipuler sur les plateaux.
Comment cette technique a traversé l’Atlantique jusqu’au garage d’Hélène et les Garçons
La sitcom française, diffusée entre 1992 et 1994, n’a jamais été tournée devant un public. Toutes ces sitcoms, filmées en studio et sans public, ont recours à des rires enregistrés en fond sonore (ou « rires en boîte ») lors des passages humoristiques. Le rythme de production explique en partie ce choix : comme pour les autres sitcoms d’AB Productions, les enregistrements d’Hélène et les Garçons se font à la chaîne, dans le but de produire environ un épisode par jour. Impossible, dans ces conditions, de faire venir des spectateurs tous les matins pour rire aux mêmes blagues sur des décors minimalistes.
Le procédé, hérité directement de la technologie inventée par Douglass quarante ans plus tôt, s’est banalisé au point de devenir une signature stylistique reconnaissable entre mille. Décors minimalistes, rires enregistrés et tournages à la chaîne étaient caractéristiques de ces productions AB. Le tournage lui-même se déroulait dans des installations bien identifiées : principalement dans des studios de la Plaine Saint-Denis, au 144 avenue du président Wilson, durant toute la durée de la série. Un simple bouton, hérité de la Laff Box originelle ou de ses descendantes numériques, suffisait à déclencher l’hilarité générale sur une réplique de Johanna ou une grimace de Cri-Cri d’amour.
Ce choix n’a jamais fait l’unanimité auprès de la critique. Dès son apparition à l’écran, la série est cible de violentes critiques dans la presse, visant le manque de réalisme, notamment sur l’image peu crédible qu’elle donne de la vie estudiantine. Mais le public, lui, n’a jamais boudé son plaisir : la série attire alors chaque jour 4 à 6 millions de téléspectateurs, soit jusqu’à 52 % de parts de marché, et certains épisodes sont suivis par 90 % des filles et des femmes de 4 à 24 ans.
Pourquoi cette astuce sonore a fini par disparaître des écrans
Le procédé de Douglass a régné sans partage sur la comédie télévisée pendant des décennies avant de s’essouffler. Le rire enregistré de Douglass est devenu un standard de la télévision grand public aux États-Unis, dominant la plupart des sitcoms et sketchs comiques de fin des années 1950 à fin des années 1970. Le déclin s’amorce ensuite avec l’arrivée de nouveaux formats : l’usage du rire de Douglass diminue dans les années 1980 avec le développement du rire stéréophonique, et les sitcoms tournées caméra unique éliminent totalement les audiences.
Le coup de grâce vient d’une révolution esthétique venue d’outre-Manche. L’irruption de The Office, dont les versions britannique puis américaine ont été des cartons jamais démentis, a précipité les choses ; le journaliste Chris Taylor souligne que depuis le premier Emmy reçu par la version américaine, aucun programme avec des rires additionnels n’a plus jamais été élu meilleure série comique. Un clivage s’est ainsi installé dans l’industrie : on peut presque diviser les sitcoms en deux catégories, acclamées par la critique et celles qui cartonnent auprès du public, selon leur emploi ou non de rires synthétiques ; les spectacles qui y recourent font plus d’audience mais remportent moins d’Emmys.
De son côté, Hélène et les Garçons n’a jamais cherché les récompenses. La série s’est arrêtée après deux ans et 280 épisodes, mais a engendré trois spin-offs, dont Les Mystères de l’amour, toujours diffusé aujourd’hui sur TMC. Un détail amuse encore les fans nostalgiques : la fameuse boîte à rires de Charley Douglass, verrouillée par des cadenas et transmise de génération en génération dans sa famille, a connu une descendante numérique dès la fin des années 1980, quand son fils Bob a remplacé les bandes analogiques par un ordinateur, preuve que même l’illusion du rire a fini par entrer dans l’ère du tout-numérique.
Sources : allocine.fr | france3-regions.franceinfo.fr