Mexico, 1971. Une femme est retrouvée ligotée, étranglée, dévêtue dans un terrain vague de Tlalpan. Puis une autre. Puis encore une autre. La police, dépassée, ne trouve rien de mieux qu’un coup de communication pour faire diversion : ouvrir ses rangs aux femmes. C’est le point de départ de Las Azules (Women in Blue en anglais), série événement d’Apple TV+ qui a marqué les esprits en 2024 et continue de faire parler d’elle deux ans plus tard.
Désespéré de changer le narratif autour des échecs du département de police alors que le tueur poursuit son règne de terreur, le chef de la police Emilo Escobedo décide d’ouvrir la police du District fédéral aux femmes, malgré les objections internes et familiales. Sur le papier, une révolution. Dans les faits, un cynisme total : les recrues ne sont là que pour occuper le terrain médiatique pendant que les vrais policiers, les hommes, continuent leur travail à l’ombre. Celles qui terminent la formation pensent attraper le criminel, mais réalisent vite qu’au lieu de porter des armes, elles porteront des sacs à main. Leur véritable tâche consistera à appeler les policiers depuis des cabines téléphoniques pour demander de l’aide et les laisser faire le travail. Sympathique, l’époque.
À retenir
- Quatre femmes policières décident d’enquêter en secret sur un meurtrier que leur hiérarchie refuse de tracer
- La série révèle comment une institution utilise les femmes comme simple vitrine médiatique
- Un événement historique réel de 1971 au Mexique devient prétexte à une critique sociale féministe
Quatre femmes, une obsession commune
Le casting réunit María, Valentina, Ángeles et Gabina, quatre profils totalement différents qui vont pourtant converger vers le même objectif. María, dont la détermination à attraper le tueur devient une obsession, Gabina, dont le père est un policier renommé, Ángeles, une brillante analyste d’empreintes digitales, et Valentina, une jeune rebelle, montent une enquête secrète pour accomplir ce qu’aucun officier masculin n’a réussi à faire. Refusant de se contenter du rôle décoratif qu’on leur a assigné, elles décident de mener leur propre traque, en parallèle et parfois contre l’avis de leur hiérarchie.
Le tueur, lui, porte un surnom digne d’un fait divers glaçant. Surnommé le Déshabilleur de Tlalpan par la presse, il marque ses victimes en les attachant avec de la corde, en les étranglant et en laissant leurs corps dans un état de dénudation. L’intrigue emprunte, il faut le dire, certains codes assez classiques du genre policier : le tueur cultivé qui distille des indices depuis sa cellule de prison, et l’assassin qui décide de s’en prendre aux femmes en bleu qui enquêtent sur lui. Rien de révolutionnaire côté polar pur. Mais ce n’est clairement pas là que se situe l’intérêt de la série.
Un vrai fait divers, une vraie révolution sociale
Ce qui rend Las Azules plus qu’un simple thriller, c’est son ancrage historique. En 1971 à Mexico, on annonce publiquement la création de la toute première unité féminine de police, un événement bien réel qui a servi, en partie, à redorer l’image d’institutions policières critiquées. La série choisit de suivre la trajectoire intime de ses héroïnes autant que la traque du meurtrier, et c’est ce choix qui fait mouche.
Une critique de la NPR le résume bien : la vraie force du programme réside dans la façon dont chacune des héroïnes est transformée par son entrée dans la police, qu’il s’agisse d’Ángeles se libérant de son isolement émotionnel ou de l’idéaliste Gabina découvrant la vérité brutale et corrompue sur le travail policier au Mexique. On est loin du simple prétexte scénaristique : la série interroge frontalement la place des femmes dans une institution pensée par et pour les hommes, dans un pays où le machisme structurel de l’époque paraît aujourd’hui presque caricatural, tant il est extrême.
Le contexte social de 1971 n’a d’ailleurs rien d’anodin. La série s’inscrit dans l’héritage trouble du massacre étudiant de 1968 à Tlatelolco, un traumatisme national encore à vif à l’époque où se déroule l’intrigue. La saison 2, sortie depuis, prolonge d’ailleurs cette veine historique : désormais promue lieutenante, María se retrouve tiraillée entre les règles qu’elle a juré de respecter et une attirance irrésistible pour la vérité lorsque le corps d’une étudiante activiste est découvert, entraînant les Azules dans une enquête qui remonte au massacre étudiant de 1968.
Une reconnaissance qui dépasse les frontières mexicaines
Portée par Bárbara Mori, Ximena Sariñana, Natalia Téllez et Amorita Rasgado, aux côtés de Miguel Rodarte et Leonardo Sbaraglia, la série a rapidement dépassé le statut de simple curiosité régionale. En septembre 2025, Las Azules a reçu une nomination dans la catégorie Meilleure Série Dramatique aux International Emmy Awards, où elle concourt aux côtés de productions comme Bad Boy (Israël), Koek (Afrique du Sud) et Rivals (Royaume-Uni). Cette distinction représente une nouvelle étape pour les productions mexicaines, puisque la cérémonie récompense l’excellence télévisuelle des contenus produits hors des États-Unis.
Il faut dire que la série coche toutes les cases du bon thriller d’époque : reconstitution soignée du Mexico des années 70, réalisation nerveuse, et un fond de dénonciation sociale qui résonne étrangement avec l’actualité. Le Mexique reste aujourd’hui l’un des pays où les violences faites aux femmes demeurent parmi les plus alarmantes au monde, un fait que Las Azules ne cherche jamais à euphémiser. Le parallèle entre la fiction des années 70 et la réalité contemporaine donne à la série une résonance particulière, presque dérangeante, qui dépasse largement le cadre du simple divertissement policier.
Disponible en France sur Apple TV+ (et référencée également sur Prime Video), la série s’est imposée en deux saisons comme l’une des propositions les plus originales du genre polar historique ces dernières années. Reste une question qui traverse toute la série sans jamais trouver de réponse simple : combien de temps une institution peut-elle se servir des femmes comme vitrine avant de leur accorder, enfin, une vraie place ?
Sources : letemps.ch | firstshowing.net