Une scène de bar, quelques répliques échangées entre deux hommes qui se détestent autant qu’ils se respectent : voilà tout ce que Lanterns accorde à l’un des mythes fondateurs de DC Comics. Depuis sa mise en ligne sur HBO Max, l’épisode d’ouverture de la série condense en un dialogue ce que les comics ont mis des décennies à raconter en cases, en numéros spéciaux et en sagas entières. Le pari est risqué. Il fonctionne pourtant remarquablement bien.
À retenir
- Une scène suffit pour raconter ce que les comics ont mis des décennies à construire
- Le Nebraska remplace le désert : un changement de décor qui n’est jamais innocent
- Le vrai jeu commence après : l’origine se fissure dès l’épisode suivant
Soixante-sept ans d’histoire réduits à un flashback verbal
Pour comprendre l’ampleur du raccourci, il faut remonter à septembre 1959. Abin Sur fait sa première apparition dans Showcase #22, créé par John Broome et Gil Kane dans le cadre de la réinvention Silver Age de Green Lantern. Depuis, l’histoire de la transmission de l’anneau entre le mourant Abin Sur et le pilote d’essai Hal Jordan a été racontée, réécrite et approfondie dans d’innombrables récits, jusqu’à devenir l’une des origin stories les plus connues de tout le catalogue DC.
Sur HBO Max, la série choisit de ne rien montrer de tout cela en flashback complet. À la place, John insiste pour entendre les véritables origines de Hal, pas la version glamour vendue au public vingt ans plus tôt. Hal lui raconte alors comment cela s’est passé, tout : la question, la bulle, l’alien rose nommé Abin Sur. Une poignée de phrases, prononcées entre deux gorgées de bière, suffisent à couvrir ce que le film Green Lantern de 2011 avait mis plus d’une heure à mettre en scène. Le choix est radical, presque provocateur pour les puristes qui espéraient revivre le crash dans le désert en grand écran.
Le Nebraska remplace le désert du Nevada
Ce résumé express cache pourtant un vrai changement de canon. Dans les comics, le crash fatal d’Abin Sur se produit dans un désert isolé près de Coast City. Lanterns change cela en révélant que l’événement a eu lieu près de Rushville, dans le Nebraska. Un déplacement géographique qui n’a rien d’anodin : il ancre l’origine de Hal Jordan dans le même coin d’Amérique rurale où se déroule l’intrigue policière de la série, cette petite ville où un meurtre va bientôt tout faire basculer.
Le récit de Hal reste fidèle sur le fond. Dans l’épisode, Hal explique à John comment il a reçu l’anneau : jeune pilote d’essai, il est happé par une grosse bulle verte, on lui demande s’il a peur, puis il est transporté près d’un vaisseau extraterrestre accidenté à plus de trente kilomètres de Rushville, où il rencontre un Abin Sur mourant, le Green Lantern du secteur 2814, qui lui remet l’anneau parce que celui-ci l’a choisi. Après cette rencontre, Abin Sur meurt aussitôt, laissant Hal se débrouiller seul. Exit le désert néo-mexicain, place à un champ de maïs américain, plus cohérent avec l’atmosphère de polar rural que Lindelof et son équipe veulent installer dès le pilote.
Autre inflexion notable relevée par la critique spécialisée : dans le comic original comme dans la version Secret Origins, Hal Jordan est généralement éveillé à la base aérienne de Ferris quand on l’amène auprès d’Abin Sur dans sa bulle verte, alors que Lanterns établit qu’il était endormi. Un détail qui change presque tout dans la tonalité de la scène : moins un appel héroïque conscient, davantage un enlèvement nocturne et confus.
Un pari scénaristique assumé, et déjà rentabilisé
Pourquoi comprimer ainsi un événement fondateur ? La réponse tient au postulat même de la série. Kyle Chandler incarne un Hal Jordan qui porte déjà l’anneau depuis des décennies au moment où l’intrigue démarre, un choix payant puisque le récit se concentre sur son rôle de mentor pour John Stewart, incarné par Aaron Pierre, tout en explorant les années d’expérience du personnage. Montrer l’origine en long format aurait détourné l’attention du vrai sujet de la saison : la formation forcée d’un nouveau porteur d’anneau au cœur d’une enquête pour meurtre.
La série est avant tout une origin story pour John Stewart, Hal Jordan étant Green Lantern depuis trente ans au moment des événements principaux. Ce déplacement de focale explique pourquoi le passé de Hal ne mérite, aux yeux des scénaristes, qu’une scène de bar plutôt qu’un épisode entier. Le public ne voit pas son origin story à l’écran, sans doute parce qu’elle avait déjà été couverte par le film Green Lantern de 2011 avec Ryan Reynolds, un film non connecté à cet univers, mais Hal la raconte tout de même à John, et par extension au spectateur. Une pirouette habile qui évite de refaire ce que Hollywood avait déjà tenté, sans grand succès critique, quinze ans plus tôt.
Le résultat semble convaincre. Lanterns a fini par arriver sur HBO, et après des mois d’inquiétude dans certains coins du fandom concernant le marketing, la série semble être un succès auprès du public et de la critique, avec 95% sur Rotten Tomatoes. Un score qui valide, entre autres, ce pari narratif de la scène unique : plutôt que de dérouler un mythe déjà connu, la série préfère creuser ses zones d’ombre. D’ailleurs, l’épisode ne se contente pas de résumer, il sème le doute : Hal souligne que la Terre était hors de la juridiction des Green Lanterns, les Gardiens de l’Univers n’ayant jamais voulu qu’un Lantern s’approche de la planète, ce qui l’amène à croire que le crash n’était pas un accident.
Ce qui rend la manœuvre encore plus intéressante, c’est la suite. Dès l’épisode suivant, la série revient sur cette même origine pour la complexifier davantage : l’épisode révèle peut-être les circonstances du crash d’Abin Sur, John dévoilant tout ce qu’il a appris sur cette unité de guérilla d’aliens sur Terre et leur haine des Manhunters, poussant Jordan à réaliser que la mort d’Abin Sur n’était peut-être pas accidentelle. Une scène qui suffisait à remplacer soixante-sept ans de mythologie vient donc, une semaine plus tard, se fissurer elle-même. Preuve que condenser une origine ne signifie pas la clore, mais parfois seulement retarder le moment où elle explose en plein vol.
Sources : movieweb.com | thedirect.com