« Je pensais que c’était juste une série policière tranquille » : pourquoi Derrick a disparu des rediffusions du jour au lendemain

Le 2 mai 2013, la chaîne allemande ZDF annonce sans détour qu’elle arrête de diffuser Derrick, la série policière la plus regardée d’Europe pendant deux décennies. Pas de baisse d’audience, pas de scandale de production, pas de droits expirés. La raison tient en une phrase glaçante : l’acteur principal, Horst Tappert, a servi dans la Waffen-SS pendant la Seconde Guerre mondiale, et il l’a caché toute sa vie.

À retenir

  • Une révélation archivistique remet en question le passé caché d’une icône du petit écran européen
  • Les diffuseurs européens prennent une décision radicale qui restera sans précédent pendant plus d’une décennie
  • Le mensonge après-coup s’avère plus dévastateur que l’histoire elle-même, dans une Allemagne particulièrement vigilante

Le jour où l’inspecteur préféré des Français est tombé

Tout commence avec une enquête journalistique, pas une rumeur de couloir. Le 26 avril 2013, cinq ans après la mort de Tappert en 2008, le Frankfurter Allgemeine Zeitung publie une révélation fruit des recherches du sociologue Jörg Becker dans les archives de Fribourg. Le document ne laisse guère de place au doute : l’acteur, né en 1923 et mort en 2008, a été membre à partir de 1943 d’un régiment de chars SS engagé sur le front russe, selon le quotidien allemand.

Une semaine plus tard, ZDF tranche. La chaîne, « surprise et désolée », suspend immédiatement les rediffusions de Derrick, comme l’annonce son porte-parole Peter Bogenschütz : « Nous ne pouvons plus diffuser cette série ». Une phrase sèche, presque brutale, pour effacer d’un coup 281 épisodes tournés entre 1974 et 1998. La Bavière, décor emblématique de la série, s’y met aussi : la région compte retirer à l’acteur son titre de commissaire d’honneur de la police, décerné en 1980.

L’effet domino, jusqu’en France

L’onde de choc ne s’arrête pas aux frontières allemandes. Les chaînes néerlandaise Omroep Max et française France 3 suivent, cette dernière avançant la fin de la diffusion, et la RTBF belge ainsi que d’autres diffuseurs internationaux emboîtent le pas, effaçant Derrick des écrans. Un choix loin d’être anodin pour une chaîne qui diffusait la série depuis des décennies en journée. La chaîne néerlandaise Max justifie sa décision sans détour : rediffuser la série aurait été « une injure faite aux victimes de la guerre ».

Côté France 3, la fin est fixée avec une précision presque administrative. Les fans de la série disent adieu à Derrick le lundi 13 mai, à 15 heures. Une page se tourne du jour au lendemain, sans annonce préalable, sans rétrospective d’adieu. Juste un dernier épisode, puis plus rien., ce silence, justement, en dit long sur la panique qui a saisi les diffuseurs à l’époque.

Un passé plus trouble qu’il n’y paraît

Le cas Tappert mérite d’être nuancé, et les historiens ne l’ont pas manqué. L’historien Jan Erik Schulte, spécialiste de l’histoire de la SS, a précisé que les circonstances de l’engagement de Tappert et la question de savoir s’il avait été pressé ou contraint de rejoindre l’organisation restaient floues. Sa veuve a toujours défendu cette version : selon elle, il avait été transféré de l’armée vers la Waffen-SS contre son gré, à l’âge de 19 ans.

Ce qui a vraiment nourri la polémique, c’est le mensonge après-coup plutôt que l’engagement forcé lui-même. Tappert avait menti, prétendant dans ses mémoires avoir été un simple ambulancier. Une dissimulation qui, dans une Allemagne particulièrement vigilante sur la transparence autour du nazisme, a transformé une zone grise historique en scandale national.

Mais l’acteur n’était pas la seule figure trouble de la production. Le scénariste de la série, Herbert Reinecker, avait un passé nettement plus engagé idéologiquement. Profondément ancré dans l’idéologie nazie, il avait rejoint les Jeunesses hitlériennes dès 1932 à 17 ans, était devenu propagandiste à temps plein dès 1935, avait dirigé un magazine de jeunesse nazi à Berlin, co-écrit un ouvrage intitulé « Jeunesse en armes », puis rejoint le parti nazi en 1943 pour travailler dans l’unité de propagande de la Waffen-SS. Un détail que les diffuseurs de 2013 ont largement laissé de côté, focalisés sur la seule figure de l’acteur.

Et depuis, que reste-t-il de Derrick ?

Douze ans après le scandale, la série n’a jamais officiellement retrouvé le petit écran linéaire, ni en Allemagne ni en France. Mais elle n’a pas disparu pour autant. En 2022, ZDF a commencé à publier l’intégrale des saisons en DVD, les saisons 1 et 2 étant sorties en juillet 2022 chez ZDF Studios et Éléphant Films. Depuis, le rythme de publication s’est même accéléré, avec de nouvelles saisons éditées quasiment tous les deux mois jusqu’en 2026, signe qu’un public nostalgique reste au rendez-vous malgré tout.

Certains observateurs, avec le recul, jugent la sanction disproportionnée. Un article publié en 2013 posait déjà la question sans trancher : était-ce justifié, sachant que la Waffen-SS, et plus particulièrement la division « Totenkopf », reste associée à des crimes contre l’humanité, et que diffuser une série portée par un ancien membre pouvait sembler une insulte aux victimes ? La question reste ouverte, tant elle mêle histoire personnelle contrainte, mensonge assumé et mémoire collective allemande, un cocktail qui explique pourquoi aucune chaîne n’a osé reprogrammer la série depuis. Ce qui frappe surtout, c’est le contraste : une fiction pensée comme un îlot de tranquillité dominicale, incarnée par un acteur au flegme rassurant, dont l’ombre portée par la guerre a fini par rattraper l’image bien après sa mort.

Laisser un commentaire